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« L’Improbable Fable de Lady Bobblehead » de Hicham Lasri (Interview)


« L’Improbable Fable de Lady Bobblehead » est le troisième roman de l’auteur et réalisateur, Hicham Lasri. Dans son bouquin de science-fantasy, l’écrivain nous embarque dans un monde totalement noir et loufoque rempli, pourtant, d’un tas de vérités. Entretien.

Dans « L’Improbable Fable de Lady Bobblehead », vous invitez le lecteur à suivre les aventures fantastiques d’un homme à la recherche de son âme qui évolue dans un monde individualiste, déshumanisé et hypersexué. Pourquoi un tel univers ? 

Pour moi, écrire, c’est tout d’abord élaborer un imaginaire. Je reproche à la littérature maghrébine, notamment marocaine, de se coller à une réalité, parfois saisie au premier degré, saupoudrée de plus ou moins de bonheur. Comme notre cinéma, notre littérature souffre d’un manque d’imagination alors que notre quotidien est plutôt rock’ n roll. Il est évident que c’est plus facile et vendeur d’écrire des récits sur l’émancipation de la femme, sur le terrorisme ou sur je ne sais pas quoi qui sort d’un quelconque fait divers. Mais, à mon sens, la littérature, c’est plus noble : c’est Henry Miller, Finnegans Wake, Mohammed Kheireddine, Rebatet, Léo Ferré…  Aussi, écrire un roman comme « L’Improbable fable de Lady Bobblehead », c’est faire un geste punk envers l’establishment littéraire c’est-à-dire les faux éditeurs, les gestionnaires de cénacles, les partisans de l’entre-soi et toute cette faune qui parasite l’action artistique chez nous…. Pour moi, la vraie question est : Pourquoi les autres ne vont pas plus loin ?

Qu’est-ce qui est le plus invraisemblable dans sa quête ?

Nous vivons une époque de fragilité économique et de domination digitale. A travers les réseaux sociaux, les gens veulent exister au-delà du cercle familial ou professionnel. Ils sont prêts à faire n’importe quoi pour attirer l’attention d’inconnus qui procrastinent sur la toile. C’est très étrange, étonnant, mais aussi symptomatique. L’âme de l’époque est très particulière. Je ne veux pas vous faire le coup de dire que l’époque n’a pas d’âme ; ni d’invoquer le pacte faustien pour structurer ma vision, mais on est clairement dans un monde déshumanisé, de trolls, de Routini Lyawmi, de téléréalité,  de Donald Trump, d’agent orange sans parler de la maladie. La folie est partout et les gens ne semblent concernés que par l’allure qu’ils vont avoir sur les réseaux sociaux… Je trouve que ce qui est invraisemblable ou plutôt vintage pour me refuser à mon propre prophétisme sur l’époque, c’est que mon personnage part à la recherche de son âme au lieu d’aller voir Chouf TV pour monétiser son manque d’âme. Mon personnage est guidé par une intuition humaine très saine, mais qui ne fonctionne que de manière très sporadique. Se chercher, c’est apprendre à ne pas paniquer quand on ne se retrouve pas. Je pense que mon personnage nous apprend beaucoup sur l’humain coincé avec le monde et sans un écran de secours, sans un ersatz de lui-même qui serait si les téléphones existaient dans l’univers de mon roman, son avatar ou son pseudo instagram. 

Qu’est-ce qui est le plus réaliste ? 

Le réalisme n’est pas une valeur importante pour moi, c’est la justesse de la vision qui l’est. De ce point de vu, j’ai beaucoup travaillé mon texte pour le rendre intense, organique avec une attention particulière accordée à sa dimension olfactive. J’aime quand les odeurs et ce qui est organique retrouvent une vérité avec un assemblage de mots judicieux. Je ne suis pas Français et écrire en français est une manière de challenger historiquement une culture qui n’est pas la mienne et de m’y aventurer comme en territoire hostile avec à la fois la prise de risque que cela suppose mais aussi le côté aventureux. Je peux écrire en arabe ou en anglais, mais le français pour Bobblehead, c’est aussi une manière de questionner la partie francophone de notre héritage, un héritage un peu parasitaire, un peu xénomorphe (les séquelles du colonialisme français qui garde ses traces encore dans nos élites alors que la jeunesse a basculé vers l’anglais depuis une dizaine d’années). Le réalisme, si on ne peut pas s’ en passer – même si je suis un auteur de science-fiction -, est différent du premier degré. Quand on est sur le premier degré, on a l’air d’être factuel et ancré dans la réalité, mais ce n’est pas réaliste, c’est juste superficiel. Donc, effectivement, il y a beaucoup de vérités dans mon roman, et très peu de réalisme. La réalité, c’est pour la presse jaune et ses dérivés 

Votre personnage principal, qui endosse tous les rôles (héros, anti-héros et méchant), va tomber amoureux d’une femme, la fameuse Lady Bobblehead, et va tenter de détruire le monde via une femme, Nina. Bref, le dénominateur commun est une figure féminine. Pourquoi ?

La question de la femme dans la création masculine est une sorte de cliché (justifié ! ) à ce moment de notre histoire. Nombreuses sont les fois où l’on m’a posé la question suspicieuse sur ma manière de figurer la femme dans mes films et mes romans. C’est un peu le côté #MeToo de l’équation moderne qui s’accompagne par des jugements sans procès et des mise à mort sans sommation. Sauf que je ne me sens pas concerné. Car en plus d’avoir fait une campagne que j’ai crée et financée sur l’image de la femme (« TA ANA BNADEM », disponible sur Youtube), ma croyance est différente que le cliché social qui consiste à dire que dans le monde arabe la position de la femme est inférieure. J’ai été élevé par ma mère et je sais que les femmes dominent en sous-main en laissant les hommes se pavaner sur les terrasses de café…  Ma manière d’expliquer cette iconisation de la femme dans mon roman vient de l’idée simple que le monde masculin est puéril et immature, on est tous des enfants dans des bac-à-sable qui font des bêtises. Tôt ou tard, on doit en rendre compte à sa mère, son amoureuse, sa maitresse, sa gardienne… Le monde masculin est perméable à la bêtise alors que celui des femmes est le monde de la poésie de l’existence. C’est retors de ma part de raconter cela à Femmes du Maroc, mais vous savez, je n’écris pas la Constitution et ceux qui l’écrivent ne me lisent pas, donc je fais ce que je veux de mes personnages de fiction féminins. Je peux vous assurer que mes personnages bénéficient d’un Equal Pay et ne sont pas harcelées pendant leurs heures de travail. C’est ça le cahier de charge actuellement, n’est-ce pas ? En plus, la question de la femme comme cheval de bataille ou de Troie, je la laisse à ceux qui manquent de confiance en eux, ou de dignité. Je suis végétarien, je ne mange pas de ce pain-là, à savoir de la chair de la cause féminine…

A la lecture de votre livre, on a l’impression que votre personnage malmène les femmes ou est-ce l’inverse ?

C’est juste une illusion d’optique. La femme est mise sur un piédestal dans ce récit et le malheur de l’homme est de ne pas être digne de l’escalader. Je sais que le pauvre homme arabe a un délit de faciès quand il s’agit de la position de la femme dans nos sociétés pauvrement patriarcales. Mais nous ne sommes pas en Arabie-Saoudite, ni dans le désert. Il y a plus de femmes illustres que d’hommes illustres dans notre histoire maghrébine. Cela va d’Aïcha Kandisha à la Kahena, à Fatema Mernissi, de Kharboucha à Hajja Hamdaouia… Donc je refuse de jouer le jeu de la démagogie et de la pensée surgelée passée au micro-onde…

Je ne peux pas vous expliquer ce que fait mon personnage car vous comprenez bien qu’on ne peut pas expliquer une blague, ou mastiquer pendant trop longtemps un chewing-gum. Je peux vous dire que mon personnage a besoin d’être compris mais pas moi.

Mais dans « L’Improbable fable de Lady Bobblehead », ne parle-t-on pas surtout de liberté… de liberté perdue… ?

« L’Improbable fable de Lady Bobblehead » est un récit élégiaque sur la folie qu’on n’assume pas et qui finit par nous bouffer comme de la rouille… C’est une ode à la dignification et à comment échapper à la médiocrité du monde. C’est une manière de rendre hommage à Bernanos et son fameux : “Les ratés ne vous rateront pas !”

 

 

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