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Handicap et sexualité : histoire d’un tabou


Considérées comme des êtres dénués de vie affective et sexuelle, pourtant indissociable de la condition humaine, les personnes en situation de handicap mental sont condamnées à sacrifier leur sexualité, en plus de toutes les discriminations dont elles sont victimes. Et pour peu que ce sujet soit abordé, il est souvent et uniquement lié à des affaires d’abus sexuels. Est-il réellement possible de maintenir à l’écart de toute sexualité une partie de la population qui n’est pas privée de corps ou de désirs ? Éclairage.

Parler de la sexualité des personnes en situation de handicap mental n’est jamais chose facile, encore moins dans nos sociétés arabo-musulmanes où la sexualité est taboue. Mais quand il s’agit de handicap mental, la société, qui a pourtant du mal à le définir, brandit son veto et crie au sacrilège. L’idée même que cette population “différente”, perçue comme asexuée, inapte et incapable, puisse avoir des désirs, envisager de vivre en couple ou d’avoir un enfant, est inadmissible.
Pourtant, comme tout être humain, l’individu en situation de handicap mental est également soumis à l’appel des hormones. Et même si la société tente de les cantonner à une éternelle enfance, ces personnes s’opposent à l’état angélique qui les avilit et revendiquent le droit à une vie sexuelle épanouissante. “Leur vie affective et sexuelle se manifeste différemment en fonction du degré de handicap et de l’éducation parentale : ceux qui ont reçu une éducation traditionnelle perçoivent la sexualité comme un tabou. En général, ce sont les filles à qui l’on a inculqué la “hchouma”. D’autres l’expriment de façon plus sournoise, en catimini, conscients des interdits, alors que certains agissent spontanément, sans aucune inhibition. Enfin, il y a ceux qui sont dans la fabulation. La télévision et internet sont d’importantes sources d’inspiration. Ils parlent entre eux de masturbation, s’échangent des conseils sur la façon de le faire sans que personne ne les voie ou le nombre de fois… Et la plupart savent parfaitement ce qu’est un rapport sexuel. D’ailleurs, beaucoup sont déjà passés à l’acte », explique Khadija Baladi, psychologue clinicienne et psychothérapeute.

LE DROIT À UNE VIE CONJUGALE

Conscientes des changements qui s’opèrent dans leur corps, les personnes en situation de handicap mental ressentent, comme tout un chacun, le plaisir et le désir : “Et elles les décrivent avec des mots clairs et parfois même très crus, surtout les adultes. Leurs questions sont directes et elles attendent de leurs parents et de leurs éducateurs des réponses concrètes et un accompagnement. La plupart veulent se marier. Si certains l’identifient à de l’amitié sans pour autant l’associer à l’acte sexuel, d’autres par contre sont parfaitement conscients que seul le mariage leur permettra enfin d’avoir une vie sexuelle épanouie”, poursuit Khadija Baladi.
Toutefois, ces personnes ont-elles réellement le choix de leur sexualité ? Leur laisse-t-on le droit de décider de leur vie future, d’espérer pouvoir se marier et fonder une famille ? “La question du choix dans sa compréhension globale, qu’il s’agisse de sexualité, de parentalité ou de projet de vie, constitue une grande problématique. Ceci est dû à une vision sociétale du handicap intellectuel basée sur l’identification de la personne à un incapable. Je suis continuellement confrontée, en tant que mère d’une jeune adulte autiste, à des personnes qui me demandent gentiment comment va la “petite”. Je suis toujours sidérée par la stupeur de mon interlocuteur lorsque je réponds : “Vous voulez dire la grande ?”. Ma fille est une jeune dame maintenant. J’ai l’impression de révéler un fait jusqu’alors insoupçonné. Les personnes ayant un handicap intellectuel sont infantilisées et considérées comme des corps asexués. On préfère taire et nier cette sexualité parce que l’imaginaire collectif ne parle pas de personnes en situation de handicap mais plutôt d’enfants en situation de handicap. Et pour les parents, il y a une réelle difficulté à aborder la question, liée à la défaillance de l’autonomisation de leurs enfants”, précise Soumia Amrani, membre du Collectif Autisme Maroc.

UNE INFANTILISATION DOUBLEMENT HANDICAPANTE

Le premier obstacle à l’épanouissement sexuel des personnes en situation de handicap mental, ce sont souvent les parents. Face une affectivité parfois ostentatoire ou simplement à l’évocation d’un éventuel désir sexuel, ils se retrouvent souvent désorientés. Certains préfèrent se voiler la face et percevoir cette affectivité de la façon la plus pure et exempte d’arrière-pensées, d’autres réagissent souvent de manière violente et rejettent la faute sur les éducateurs spécialisés. Pour eux, la possibilité que leur enfant, même adulte, puisse ressentir des désirs est inenvisageable.

Quant au mariage, bien que le Code de la famille modifié en 2004 ait reconnu le droit de la personne ayant un handicap intellectuel au mariage, rares sont ceux ou celles qui arrivent à l’exercer. Selon une étude sur la population en situation de handicap au Maroc, réalisée par le Haut Commissariat au Plan en 2009 et sur la base du recensement de la population de 2004, l’incidence du handicap sur la situation démographique et socioéconomique des handicapés est manifeste. Les proportions des handicapés célibataires et mariés sont, pour les hommes comme pour les femmes, plus faibles que celles observées chez la population non handicapée (79,3% pour la première catégorie contre 92,1% pour la seconde). Quant au taux de célibat à 55 ans, considéré comme définitif, il est de 14,3% chez les handicapés et de 2,5% chez les non handicapés. Les personnes en situation de handicap mental sont par ailleurs les plus touchées par le célibat et les divorces. “Pour la plupart, les parents désexualisent leur enfant. Après l’avoir surprotégé pendant des années, ils admettent mal qu’il soit adulte avec des besoins et des désirs de grand. Quand nous abordons ce sujet avec eux, ils interprètent mal notre démarche et nous accusent d’influencer leur enfant qui, selon eux, ne peut de toutes les façons pas comprendre ce qu’est la sexualité. Ce genre de réaction n’est pas toujours dans l’intérêt de la personne en situation de handicap mental”, affirme la directrice d’un centre médico- pédagogique, œuvrant dans le domaine depuis plus de 30 ans.

CANALISER LES DÉSIRS ET LES ÉMOTIONS

Le sujet est encore plus délicat quand des femmes en situation de handicap mental formulent le souhait de se marier. Désarmés, leurs parents doivent accepter que leur fille puisse avoir des relations sexuelles et envisager le risque qu’elle tombe enceinte. L’éventualité d’un enfant est alors vécue comme une fatalité. Leur réaction est de surprotéger la jeune fille et de briser son rêve en lui disant qu’elle ne pourra jamais se marier. Une sorte de violence inconsciente qui rappelle à ces jeunes filles leur différence.

Force est de constater également que plus la sexualité de “l’enfant” handicapé est niée par les parents, plus celle-ci se manifeste parfois de façon provocante dans les institutions, sous le nez des éducateurs. “Des jeunes vont chercher à se masturber ou à essayer de toucher les gens en public. Nous les rappelons à l’ordre discrètement. Mais quand il s’agit de démonstrations d’affection innocentes, nous fermons les yeux tout en restant vigilants. Notre rôle n’est pas de les réprimander ou de leur signifier que c’est interdit, car ce sont des besoins naturels, mais celui de les écouter et de les accompagner à mieux vivre ces étapes”, pour- suit la directrice.

Et c’est justement dans ce but que certaines institutions oeuvrant pour l’inclusion des personnes en situation de handicap mental, et en particulier les adultes, organisent fréquemment des groupes de parole pour leur permettre de parler en toute liberté. “De nombreux sujets sont abordés : la sexualité, le sida, la contraception, le mariage, la grossesse… Nos jeunes comprennent tout et font souvent preuve de beaucoup de maturité. Ils posent des questions, cherchent à en savoir davantage, par exemple sur la contraception, sur ce qu’implique le mariage, sur le lieu où pratiquer un acte sexuel, sur la masturbation… Nous essayons alors de les accompagner en leur expliquant avec des mots simples qu’ils ont tout à fait le droit d’avoir des besoins et des désirs, mais qu’il y a toutefois des règles à respecter, qu’il y a un moment et un endroit pour le faire, que leur corps leur appartient et que personne n’a le droit de le toucher sans leur permission, qu’ils doivent avoir un peu de retenue. L’affection qu’ils peuvent témoigner envers une personne, surtout si celle-ci n’est pas handicapée, peut parfois être mal interprétée. Quand certains nous avouent ou quand nous détectons qu’ils ont déjà eu des rapports, nous insistons beaucoup sur l’utilisation du préservatif et sur le dépistage du sida, en leur expliquant que ce test est dans leur intérêt et qu’il nous permettra de mieux le protéger. Souvent, le passage à l’acte peut cacher des violences sexuelles. Il est important de garder leur confiance”, explique un éducateur spécialisé travaillant dans un centre socioprofessionnel à Rabat.

DES MÈRES PLUS À L’ÉCOUTE

Cependant, si la plupart des parents préfèrent faire la sourde oreille, de plus en plus de familles commencent à prendre conscience de la nécessité de protéger leur enfant tout en le laissant vivre sa vie. “Les mamans sont de plus en plus nombreuses à se rendre compte qu’elles ne pourront pas éternellement surveiller leurs enfants. Elles acceptent par exemple que leurs filles prennent la pilule, mais bien évidemment, il ne faut pas le crier haut et fortS’agissant des personnes de sexe masculin, certaines mères n’hésitent pas à prendre pour exemple les auxiliaires de vie, comme en France”, indique Khadija Baladi.
En effet, les personnes en situation de handicap mental ne sont peut être pas suffisamment outillées pour faire face, sans un accompagnement continu et évolutif, au mariage et à la parentalité, mais réprimander, infantiliser et occulter leur sexualité n’est en aucun cas la solution. La vulnérabilité des personnes en situation de handicap mental étant plus grande du fait du manque d’éducation sexuelle et de l’invisibilité de leur handicap, la possibilité qu’elles soient la proie de personnes malveillantes et manipulatrices est évidente. Pourtant, en Europe ou au Canada, des mariages de personnes en situation de handicap mental fonctionnent. Il a d’ailleurs été constaté que les femmes handicapées mentales s’occupaient très bien de leur enfant et que plus celui-ci grandissait et évoluait intellectuellement, plus la mère suivait cette évolution.
Malheureusement, au Maroc, on préfère les amputer de leur droit à la sexualité, en prenant le risque de laisser la porte grande ouverte aux abus, voire même au viol, comme en témoignent les nombreux cas relevés par les associations et institutions oeuvrant dans le domaine.

TÉMOIGNAGES

ZINEB, 30 ans, handicapée mentale
Je ne souhaite à personne de vivre ce que j’ai vécu. J’ai connu A. au centre socioprofessionnel dans lequel je suis prise en charge. Nous avons le même âge et nous sommes amoureux. Lui aussi est handicapé mental et comme moi, il est autonome. Il travaille dans l’atelier menuiserie et il se déplace et se prend en charge tout seul. Moi, peut-être que je ne sais pas bien lire et écrire, mais je sais m’occuper de moi-même, je travaille tous les jours dans un magasin de vêtement en plus du centre où j’apprends la couture. Je me déplace également toute seule, je sais m’occuper de la maison… Mais quand nous avons exprimé l’envie de nous marier, on nous a traités d’enfants. Pourtant, nous avons 30 ans, nous sommes adultes et nous avons le droit de vivre comme les autres. C’est sa mère qui a tout fait pour que ça échoue. Son seul souci était de savoir si je savais cuisiner, laver le linge, repasser, faire le ménage, si j’étais capable de tenir une maison et de m’occuper de son fils… Quand j’en ai parlé à mes parents, ils se sont tout de suite opposés à cette union. Maintenant, ce sujet est clos, je préfère ne plus y penser.

AÏCHA, maman de HIND, 32 ans, handicapée mentale
La question de la sexualité de ma fille s’est posée quand elle a eu 16 ans. Un jour, elle est revenue à la maison avec son tee-shirt à l’envers et son soutien-gorge mal fermé. J’en ai tout de suite déduit qu’il s’était passé quelque chose. Et en effet, elle avait échangé des caresses avec un jeune garçon de sa classe au centre médicopédagogique. C’est ainsi que pour la première fois, nous avons discuté de ses envies, des risques de grossesse, de la pilule… Elle a parfaitement compris ce que je lui disais et elle a accepté de se protéger. Avec mon mari, nous sommes conscients des besoins et des désirs de notre enfant, mais aussi des risques. Notre fille peut faire preuve d’une affection débordante surtout envers les hommes. Nous savons qu’un jour où l’autre cela peut se produire, mais nous l’acceptons telle qu’elle est, et lui donnons une éducation sexuelle, au même titre que ses frères et sœurs. Nous sommes là pour l’accompagner.

FATEMA, maman de M., 20 ans, handicapée mentale
Ma fille souffre d’un autisme profond qui l’a privée de toute perspective d’autonomie. Elle dépend de moi pour tout, même ses besoins primaires. Ceci dit, je remarque avec beaucoup de peine qu’elle affiche une certaine attirance pour les jeunes de son âge, mais elle n’arrive pas encore à bien formuler ses désirs. Ses troubles sensoriels l’envahissent et perturbent ses émotions. Le travail de réhabilitation effectué avec elle consiste à l’amener vers un épanouissement personnel qui la conduira probablement vers une vie de couple dans le futur. Je rêve du jour où elle sera assez outillée pour avoir un conjoint.

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