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#BeHappih : « Les jeunes filles semblaient toutes bien déterminées à briser le tabou des règles » (Interview)


Aborder le sujet des règles n’est pas facile mais loin d’être impossible, comme l’ont prouvé les cinq étudiants de Sciences Po Paris qui sont à l’origine du projet » Humanitarian Action for Protection and Preservation of Intimate Hygiene » (HAPPIH). Du 15 au 17 décembre, ils ont sillonné la région de Marrakech et ont rencontré plus de 125 jeunes filles pour évoquer ensemble, et ce, sans complexe, les menstruations. Au début gênées, les adolescentes ont fini par parler de leurs difficultés et de leurs interrogations. Entretien avec Rita Sekkat et Walid Ben Hamadi, deux des cinq initiateurs.

 

 

 

Comment vous est venue l’idée de monter un tel projet pour briser le tabou autour des règles ?
Nous avons remarqué que plusieurs journaux ou magazines ont parlé de cette problématique qui est à notre sens primordiale, et que différents projets ont été également réalisés notamment en Inde, à Madagascar ou en Tunisie. Walid s’est alors renseigné auprès de l’association tunisienne qui a mené une campagne de distribution de serviettes lavables dans l’internat de Makthar où les filles n’avaient pas forcèment accès aux serviettes jetables. Cette association a partagé avec nous les points positifs et négatifs de leur campagne. A partir de ces informations, nous avons alors bâti un projet adapté au contexte marocain, en améliorant le produit de la serviette lavable après avoir effectué de nombreux tests – ces serviettes sont faites sans éléments chimiques et elles sont donc meilleures pour la santé-, mais aussi en accompagnant cette distribution, d’une campagne de sensibilisation et d’une véritable discussion avec les jeunes filles autour de la problématique de l’hygiène intime et des règles, dans l’optique de briser ce tabou omniprésent.

Pourquoi avoir choisi le Maroc pour effectuer la première phase de votre projet pilote?
Notre projet a été conçu dans le cadre du «Challenge Solidaire », qui est un concours organisé par la Direction de la coopération internationale de Monaco (DCI) en collaboration avec Sciences Po, visant à financer des projets humanitaires réalisés par des étudiants efin de les mettre en place au sein d’un pays préalablement défini. Cette année, la DCI a décidé de se concentrer sur le Maroc, d’où notre choix. Quant à la région, c’est notre partenaire local, l’Institut nationale pour la solidarité avec les femmes en détresse (INSAF), qui a identifié nos lieux d’intervention.

Où comptez-vous développer ce projet par la suite ?
Durant notre première phase d’action à Imintanoute, nous avons été agréablement surpris par l’intérêt et l’engouement que notre projet a suscité non seulement auprès des jeunes filles, mais également auprès des associations locales. C’est pour cela que nous sommes impatients d’avoir le retour des jeunes filles durant les trois prochains mois afin de continuer à les intégrer au projet et de l’étendre à plus grande échelle, afin de faire bénéficier le plus de filles possibles. Mais nous voulons vraiment que ces jeunes filles deviennent autant actrice du projet que nous, que ce soit elles, dans un futur proche, qui montent sur l’estrade d’une salle de classe et qui parlent de notre projet à des filles d’autres régions rurales du Maroc. Si l’idée leur plaît nous ferons tout notre possible afin de trouver de nouveaux financeurs ou des moyens pour s’autofinancer pour poursuivre notre action.

Quelles ont été les réactions de toutes les personnes rencontrées durant ces trois jours de campagne ?
Toutes les jeunes filles ont adhéré à l’idée du projet, et nous ont été remerciés d’être venus parler de ce sujet important dont elles ignorent beaucoup trop de choses, et sur lequel elles n’ont pas l’occasion de discuter. Une jeune fille nous a notamment demandé si le fait de se laver durant la période des menstruations, empêchait d’avoir des enfants plus tard. Une autre nous a confié que lorsqu’elle avait mal durant ses règles, elle ne pouvait pas en parler à sa mère car cela était gênant et qu’elle restait par conséquent à souffrir dans son coin. De façon générale, dans chaque établissement nous avons remarqué que la petite gêne naturelle qui a pu se faire sentir au début de séance avait totalement disparu à la fin, et que toutes les filles qui avaient du mal au départ à prononcer certains mots comme «  règles » ou comme « hygiène intime », finissaient par en parler naturellement à la fin. En partant, elles semblaient toutes bien déterminer à briser ce tabou qui n’a pas lieu d’être.

Parler des règles au Maroc, ce n’est toujours pas encore si simple ?
Parler des règles au Maroc dans les milieux urbains n’est pas un souci, en parler dans les milieux ruraux défavorisés est une autre paire de manche. Il faut savoir que les jeunes filles n’ont pas toujours les moyens d’acheter des serviettes hygiéniques et dont une majorité utilise par conséquent souvent des torchons ou des bouts de tissus. Ce n’est donc pas si simple. Les filles ont vraiment honte d’en parler. Beaucoup nous ont confié qu’elles ne pouvaient pas en discuter avec à leur famille, ni avec leur professeur. Le problème au Maroc, c’est que ce sujet fait partie d’une zone grise dans l’éducation, donc discuter de ce type de problématique dépend de nombreuses variables telles que l’emplacement de l’école ainsi que la catégorie de la population qui la fréquente. Mais malheureusement, ce sujet est bien souvent passé sous silence.

Quelle est la prochaine étape de votre projet ?
Notre projet a vraiment suscité beaucoup d’engouement sur place, c’est pour cela que nous avons étendu notre campagne de sensibilisation à un nombre de jeunes filles plus grand qu’initialement prévu. Ainsi la prochaine étape du projet est de produire 170 kits supplémentaires, à distribuer aux jeunes filles qui ont assisté à la campagne de sensibilisation. Cela devrait se faire dans deux semaines. Par la suite, comme ce projet dépend vraiment du ressenti des bénéficiaires, si celles-ci adhèrent et valident le produit ainsi que la manière dont nous avons discuté du sujet, nous poursuivrons notre projet à une échelle plus grande, tout en essayant d’augmenter notre financement initial et de chercher de nouveaux sponsors.

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