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Peggy Sastre : Les femmes souffrent de l’amour (Interview)

Écrit par FDM

Docteur en philosophie des sciences et spécialiste de Nietsche et de Darwin, Peggy Sastre nous offre une surprenante lecture biologique sur les rapports entre les sexes dans son livre “Comment l’amour empoisonne les femmes”.

En quoi l’amour contribue-t-il à la survie de l’espèce humaine ?

Il contribue surtout à la survie des individus. Parler de “survie de l’espèce” correspond à une analyse périmée de l’évolution, voulant que la sélection intervienne au niveau du groupe, alors qu’elle intervient au niveau des organismes et, plus précisé- ment, au niveau de leurs gènes ; la sélection de groupe existe chez certaines espèces et dans certains contextes précis, mais pas avec l’ampleur qu’on estimait jusque dans les années 1960. Cela étant dit, l’amour est l’autre nom de l’attachement réciproque qui se lie entre un enfant et ses parents, et plus spécifiquement sa mère, car nous sommes des mammifères placentaires. L’amour a été sélectionné pour permettre à l’espèce nidicole que nous sommes – ce qui signifie que nos petits sont très long- temps dépendants des soins que nous leur apportons – d’augmenter les chances de survie des plus jeunes et donc d’assurer la perpétuation de nos gènes à travers les générations. On sait ainsi aujourd’hui que les circuits cérébraux liés à l’amour, qu’importe son objet, se développent dans les tout premiers instants de notre vie et, qu’en gros, nos cinq premières années représentent une “période critique” qui déterminera la force et la qualité de nos attachements futurs. Ainsi que nos éventuelles névroses affectives.

Est-il scientifiquement prouvé que l’amour rend débile ?

Disons qu’il y a des études qui observent une corrélation négative entre l’amour et nos “fonctions cognitives supérieures”. Par exemple, les individus “passionné- ment amoureux” sont moins à même de se concentrer sur des tâches et donc moins susceptibles de les réussir. Un phénomène proportionnel au degré d’investissement sentimental : plus vous vous estimez amoureux, plus il vous sera difficile de garder votre attention sur l’exercice qu’on vous demande d’effectuer. Une débilitation cognitive qui pourrait rimer avec efficacité re- productive : mettre la pédale sur son esprit critique est encore le meilleur moyen de ne pas voir les défauts de celui ou de celle avec qui vous pourriez avoir envie de vous apprêter à mélanger vos gènes.

Pourquoi les femmes sont plus susceptibles de souffrir de l’amour ? Parce que ce sont elles qui ont le plus à y gagner, vu que l’amour est un signal d’attachement parental. Un homme “aimant” est souvent un “bon père”, prêt à investir du temps, des ressources pour ses enfants. Ce qui, évolutivement parlant, est un énorme bonus pour une femme qui doit, pour sa part, investir énormément d’énergie dans sa reproduction, avec la grossesse, l’allaite- ment, etc. Tout “cadeau” extérieur est donc bon à prendre, ce qui explique pourquoi l’évolution les a conditionnées à saliver sur le bonheur conjugal, quitte à s’illusionner et à entamer leur propre bien-être.

Comment la biologie et la société “complotent-elles” pour freiner les femmes dans leur avancement professionnel ?

Cette théorie du “double complot” vient de Wendy M. Williams et de Stephen J. Ceci, deux spécialistes de biologie et de psychologie du développement. Ils estiment en particulier que l’hypothèse du sexisme, comme celle des différences cognitives entre hommes et femmes sont globalement bonnes à jeter à la poubelle pour expliquer les 80% d’hommes et les 20% de femmes que l’on croise en moyenne dans les secteurs scientifiques et techniques les plus pointus. Le véritable facteur décisif est la maternité : le fait que les femmes, toujours en moyenne, préfèrent la maternité à la pour- suite de brillantes carrières scientifiques. Et elle est là, la double contrainte biologique et sociale. Le pic fertile féminin se serre entre 18 et 31 ans et c’est dans cette même fenêtre que se joue une orientation professionnelle requérant extrêmement de temps, de concentration, d’énergie, d’investissement personnel. Bref, tout ce qui est balayé en deux coups de cuillères à petit pot quand bébé paraît et quand on l’a porté dans son utérus.

Pourquoi l’inégalité dans le partage des tâches ménagères existe même au sein des couples modernes ? Il faut préciser que cette inégalité se creuse, voire apparaît, lorsque le couple a des enfants. Aujourd’hui, du moins en Occident, beaucoup de couples sans enfants sont très égalitaires dans leur partage des tâches domestiques lorsqu’ils cohabitent. C’est avec l’arrivée du premier enfant que les disparités comportementales s’accroissent, car, la femme va stresser du temps qu’elle ne passe pas avec son enfant, alors que les anxiétés masculines auront plutôt comme cause le temps perdu au- près de lui, surtout dans les premières années de sa vie. En outre, on sait aujourd’hui que des processus hormonaux, liés d’un point de vue évolutif à l’évitement des pathogènes, incitent les femmes à avoir un seuil de tolérance face à la saleté plus bas que les hommes.

L’amour est-il aussi dangereux qu’une drogue dure ? Oui, car même lorsqu’il n’est pas pathologique au sens strict, l’amour partage avec la dépendance une foule de structures cognitives, de schémas comportementaux et de processus neurochimiques. Par exemple, l’amour est un grignoteur de matière grise et la diminue comme peut le faire l’abus de cocaïne ou d’alcool. Brian D. Earp et Julian Savulescu, chercheurs en neuroéthique à Oxford, travaillent ainsi sur la “pertinence” de thérapies de désintoxication amoureuse et montrent que si la dépendance à l’amour

peut être considérée comme un désordre neurobiologique, alors elle n’a pas sa place dans le genre de sociétés du “bien-être” dans lesquelles nous vivons. Et comme les héroïnomanes que l’on soigne à la naltrexone pour bloquer les effets de la drogue sur leur cerveau, on pourrait envisager de proposer notamment des antagonistes de l’ocytocine aux drogués de l’amour.

Peut-on vraiment être heureux et amoureux ? Quand l’amour va bien, il est une des sources de bonheur les plus “efficaces” au monde. Mon livre n’a absolument rien contre l’amour, il met simplement en garde contre la dépendance affective, lorsqu’on croit que sans amour, nous sommes “in- complets”. Un biais beaucoup plus commun chez les femmes, ce qui ne veut absolu- ment pas dire que les hommes en soient immunisés. Loin de là.

“Comment l’amour empoisonne les femmes” de Peggy Sastre, Éditions Anne Carrière.

(Interview accordée à FDM en janvier 2018)

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